Argos et les oiseaux du bout du monde
Le vierge, le bel, le vivace aujourd'hui,
Va-t-il nous déchirer d'un coup d'aile ivre,
Ce lac dur oublié que hante sous le givre,
Le transparent glacier des vols qui n'ont pas fui.
Le Cygne, Stéphane Mallarmé.
À quel mystérieux territoire faisait ainsi référence Mallarmé lorsqu'il évoquait ce « glacier des vols qui n'ont pas fui » ? Peut-être aux Terres Australes et Antarctiques Françaises (TAAF), Crozet, Kerguelen, ces petits bouts de France aux noms Bretons éparpillés au vrai bout du monde, en Antarctique.
Si on ne trouve en réalité aucun cygne sur ces terres stériles balayées par un vent glacial, on y rencontre cependant des millions et des millions d'oiseaux, qui, en dépit de la rigueur du climat, refusent non seulement de fuir mais se sont remarquablement adaptés à ce milieu des plus hostiles.
Un milieu qui, avec son climat rigoureux et ses ressources marines clairsemées, ressemble étrangement à l'espace, comme le confirme Charles-André Bost, chercheur du Centre d'Etudes Biologiques de Chizé (CNRS).
« Lorsque vous naviguez sur les mers australes, vous êtes frappé par l'aspect très inhospitalier de cet environnement. Pourtant, des animaux parviennent à exploiter ce milieu qui nous paraît incroyablement hostile. Comment utilisent-ils l'habitat océanique pour en exploiter au mieux les ressources et parvenir à trouver leur nourriture ? L'océan a des clés que les animaux connaissent, et essayer de les découvrir, c'est justement mon métier. »
Pour ce faire, le chercheur étudie les déplacements de ces animaux grâce au système Argos, une constellation de satellites lancée à l'initiative de la France et des Etats-Unis, dans les années 1970, opérationnelle depuis 1978. Ces satellites recueillent les signaux émis par des balises, permettant leur localisation à 150 mètres près.
Grâce à la miniaturisation des balises, celles-ci peuvent aujourd'hui être fixées par collage sur le plumage des oiseaux sans constituer une réelle gêne pour eux. « Les balises Argos miniaturisées ont été une véritable révolution dans l'étude de ces grands voyageurs. De plus, les balises Argos nous permettent de suivre jour par jour le trajet des animaux, contrairement aux solutions GPS, dont les données ne peuvent être exploitées qu'après le retour de l'animal ».
Avec ces balises, le rêve de suivre et reconstituer les déplacements de l'animal au jour le jour est devenu une réalité dont le chercheur ne se lasse pas.
Avec leur petite antenne profilée, les balises ont un impact minime sur les oiseaux, et ne nuisent que très peu à leur hydrodynamisme (dans le cas des manchots) ou aérodynamisme (pour les albatros). Cela ne les empêche pas non plus de trouver des partenaires avec lesquels se reproduire.
« Grâce aux balises, on connaît très précisément la zone océanique qu'ils prospectent. On sait quelle direction ils ont prise, combien de kilomètres ils font par jour, leur vitesse de déplacement, la distance par rapport à la colonie, ainsi que l'intervalle de temps entre 2 localisations » se réjouit Charles André Bost.
Des données tout simplement indispensables si l'on veut comprendre l'écologie de ces oiseaux dont les séjours terrestres ne sont qu'une parenthèse dans un perpétuel voyage.
Pour en savoir plus
- Programme Argos
- Programme Argonautica
- Suivi des manchots royaux de l'Antarctique - La Main à la Pâte (travaux réalisés sur les manchots en classe de primaire)










